Juliette

Inscrit le: 15 D�c 2005 Messages: 67 Localisation: Plessis-Robinson
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Post� le: Jeu F�v 23, 2006 12:06 am Sujet du message: Interview de M�lanie : "Ingrid et nous..." |
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A consulter www.ujjef.com.
Ou � lire ci dessous.
M�lanie Delloye-Betancourt
Ingrid et nous�
Le 23 f�vrier 2002, le destin d'Ingrid Betancourt va basculer sur la route de San Vicente... Prise en otage par les FARC, sa situation bloqu�e depuis 4 ans, de m�me que celle de 3 000 autres otages, ne fait que r�v�ler les rivalit�s int�rieures qui d�chirent la Colombie. Raisons d'�tat ou �conomiques, effroyable embrouillamini entre le gouvernement, les FARC, l'arm�e et les paramilitaires, rumeurs plus ou moins naus�abondes, rendent toute n�gociation tr�s vite avort�e... Mais au c�ur de ce d�cor de d�sespoir, M�lanie Delloye-Betancourt, fille d'Ingrid, veut croire � tous les possibles ! Son combat pour la Colombie s'est mu� en une lutte m�diatique men�e sur les cinq continents qui, aujourd'hui, fait d'Ingrid plus qu'un symbole, un v�ritable point de rupture dans l'histoire de la Colombie. Avec courage, lucidit� et exigence, elle cherche � nous interroger - jamais culpabiliser - en nous informant, que nous soyons tour � tour citoyen, salari�, dirigeant d'entreprise ou autre. Car au-del� de ces propos d'une cinglante maturit�, r�sonne une conviction : celle que la lib�ration de sa maman et de ses compagnons d'infortune est un peu la n�tre...
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On l'�voque peu mais les entreprises ont-elles un r�le � jouer pour faciliter la lib�ration des otages et doivent-elles aussi mobiliser leur capacit� de communication ?
M�lanie Delloye-Betancourt :
Aucune entreprise aujourd'hui, quel que soit son secteur d'investissement, ne va se lancer dans une croisade de ce genre. Le gouvernement colombien d�fend "� mort" les capitaux priv�s et toute op�ration de ce type serait interpr�t�e comme une ing�rence dans la politique int�rieure.
Pour donner des exemples tr�s pratiques, si Carrefour ou Casino, commen�aient � mettre de grandes affiches en faveur d'un accord humanitaire -un peu comme on le voit en France- le retour de b�ton serait imm�diat. Pour des raisons �conomiques, les entreprises ne peuvent se permettre de prendre position contre le gouvernement. Entre l'argent et la vie humaine, l'int�r�t et le pragmatisme l'emportent !
L'id�e est a priori tr�s g�n�reuse mais non applicable. Une grande compagnie de publicit� fran�aise souhaitait apporter sa contribution au soutien d'Ingrid Betancourt et des otages en Colombie, sa filiale locale lui a vivement d�conseill� toute campagne ou autre forme d'action, au risque de mettre la clef sous la porte... Impliquer nomm�ment les entreprises en Colombie est inconsid�r� et irr�alisable.
N'y a-t-il aucune possibilit� d'action citoyenne ?
M�lanie Delloye-Betancourt :
Certains secteurs industriels en France pourraient peut-�tre entreprendre des actions. Pourquoi ne pas imaginer des d�marches dans le secteur pharmaceutique pour pallier les principaux maux de la soci�t� colombienne ? 60 % des habitants meurent de faim, tr�s nombreux sont ceux qui souffrent de maladies end�miques li�es au climat, � la promiscuit� : paludisme, asthme, leishmaniose, etc. Pourquoi les grands laboratoires ne prendraient-ils pas position, avec un slogan comme "moins de guerre, plus de sant�"... On peut tout imaginer, mais encore faut-il rester lucide, la Colombie est en guerre depuis 40 ans.
Comment engager une discussion avec le gouvernement colombien ?
M�lanie Delloye-Betancourt :
La Colombie est une formidable illusion de d�mocratie. Tout fonctionne comme si...
Le pr�sident est �lu au suffrage universel pour 4 ans, avec possibilit� d'�tre r��lu ; le S�nat existe, la Chambre des D�put�s existe. Mais tout cela reste un miroir aux alouettes. La Colombie est gouvern�e par des blocs d'int�r�ts qui asservissent la majorit� des Colombiens. Ces derniers r�vent de paix et de r�conciliation, l'oligarchie colombienne, de pouvoir. Pour ce faire, elle d�tient toutes les clefs �conomiques du pays ; industrie, agriculture, commerce, et assujetti le gouvernement min� par le client�lisme et la corruption. C'est historiquement la premi�re d�mocratie d'Am�rique Latine, voulue par Bolivar mais h�las compl�tement vici�e de l'int�rieur et d�voy�e par le trafic de drogue : c'est malheureusement un fait acquis.
Cette oligarchie s'est d�velopp�e en greffant � ses propri�t�s des terres sur lesquelles vivaient des populations indig�nes ou m�tisses. Ces derni�res se sont r�volt�es, ont fond� des mouvements de gu�rilleros. Leur l�gitimit� originelle �tait fond�e sur le droit � la terre. Puis leur cause s'est mu�e en une guerre de pouvoir et d'int�r�ts, d'autant plus exacerb�e que les grands propri�taires, dont la majorit� est soutenue par les cartels de la drogue, ont mis sur pied des brigades d'autod�fense, les paramilitaires, pour prot�ger leurs terres. En r�ponse, la gu�rilla s'est structur�e, militaris�e, puis comme pour les paramilitaires, s'est appuy�e sur le trafic de drogue et les prises d'otages. La Colombie d�tient le triste record de premier producteur mondial de coca�ne et second producteur d'h�ro�ne.
Quelle est la position des FARC ?
M�lanie Delloye-Betancourt :
Le pays est entre les mains d'une poign�e de d�cisionnaires qui ont transform� cette terre en espaces invivables. Trois millions de personnes ont �t� d�plac�es en raison du conflit, entre 25 000 et 30 000 personnes meurent de mort violente suite � des actes de guerre ou des crimes crapuleux. Les FARC ne sont pas les seuls responsables, l'arm�e, la police et les paramilitaires sont tout aussi acharn�s.
En se d�tournant de leur message initial, celui du droit � la terre et � la vie, les FARC, qui ont quand m�me 40 ans d'existence, sont devenus des bandits de grands chemins. Ils m�nent des actions arm�es sur les territoires, se permettent de tuer des innocents. Leur cr�dibilit� s'est donc �mouss�e au fil du temps. Mais aussi faut-il regarder qui les gu�rillas forment ; ce sont des "hommes du bas", les plus pauvres, recrut�s dans les ceintures p�riph�riques des grandes villes. Ce sont des jeunes sans espoir, victimes d'une vie abominable, logeant dans des bidonvilles, c�toyant mis�re et violences absolues. Les �v�nements du 11 septembre ont encore plus ternis leur image, en les associant � des groupements terroristes... Image renvoy�e par les Etats-Unis et qui indirectement autorise le pr�sident Uribe � faire sa guerre sans leur accorder la moindre l�gitimit� tout en bafouant les accords de la Convention de Gen�ve pourtant sign�s par la Colombie.
Un dialogue entre les FARC et le gouvernement est-il possible ?
M�lanie Delloye-Betancourt :
La premi�re chose qu'a dit le pr�sident Uribe � mon p�re lorsque celui-ci l'a rencontr� pour la premi�re fois en juin 2002 � Paris : "Je suis d�sol� qu'Ingrid ait �t� enlev�e, mais n'oubliez pas que mon propre p�re a �t� tu� par les FARC ! ". Il est lui-m�me, personnellement en guerre contre les FARC.
Issu de la petite bourgeoisie colombienne et ami de la famille Ochoa -fondatrice du Cartel de Medellin- son p�re �tait soudainement devenu un homme d'affaires prosp�re au milieu des ann�es 70, achetant des "finca" (propri�t�s fonci�res) pour le compte du cartel dirig� alors par les Ochoa et Pablo Escobar.
D�s lors, avec un tel h�ritage familial, l'histoire du pr�sident Alvaro Uribe se livre d'elle-m�me. Engag� tr�s t�t dans la politique, il a d'abord �t� nomm� Directeur de l'Aviation Civile en Colombie : un poste-clef, incontournable m�me pour d�livrer des autorisations ! Cette position a grandement contribu�e � l'enrichissement de Pablo Escobar... Des tonnes de coca�ne �taient alors transport�es � bord de ses Caravelles et autres DC9 depuis des a�roports clandestins.
Puis maire de Medellin et Gouverneur d'Antioquia, il a d�velopp� les brigades Convivir � caract�re paramilitaire, responsables de massacres �pouvantables dans l'Uraba Antioquenio.
Les liens entre le pr�sident colombien et les paramilitaires sont aujourd'hui r�v�l�s au grand jour. Ainsi la loi �justicia y paz� promulgu�e r�cemment permet-elle en fait l'absolution de tout paramilitaire qui d�pose les armes, quelque soit ses crimes. Sur ce point, les Am�ricains eux-m�mes ont trouv� qu'Uribe d�passait les bornes : en effet, certains d'entre eux sont r�clam�s avec insistance par la justice am�ricaine...
Tous ces arrangements et complicit�s int�rieures en disent long et permettent de mieux comprendre pourquoi tout dialogue avec les FARC est si complexe. L'accord humanitaire est, dans ces conditions, encore plus difficile.
Peut-il y avoir des pressions politiques de l'ext�rieur ?
M�lanie Delloye-Betancourt :
Aujourd'hui, les politiques colombiens ne font pas leur travail ! La d�mocratie est min�e par le client�lisme et la corruption. Les choses en l'�tat sont ingouvernables pour favoriser une transformation de la soci�t�.
Mais sur ce point le ministre fran�ais des Affaires �trang�res ne peut se permettre une quelconque remarque ; cela serait per�u comme une volont� d'ing�rence ! Son voyage fin janvier � Bogota ne concerne que la lib�ration d'Ingrid Betancourt et des otages politiques, avec l'espoir d'ouvrir des portes pour un accord humanitaire...
Ce qui ne va pas de soi ! En t�moigne ce qui s'est pass� � la fin de l'ann�e. Le 31 d�cembre, les FARC ont rejet� la proposition de n�gociations avec le gouvernement colombien sur un plan d'�change de prisonniers formul�e par la France, la Suisse et l'Espagne. La proposition pr�voyait que les deux parties se rencontrent dans un village du sud-ouest du pays, ainsi que la d�militarisation d'une zone de 180 km2 abritant les discussions. Les FARC r�clamaient depuis de longs mois une zone de 800 km2. Leur refus a �t� ourdi par le pr�sident Uribe lui-m�me. En effet, ce dernier s'�tait empress� de rendre publiques les n�gociations en cours alors qu'elles devaient �tre men�es dans le plus grand secret ! C'�tait la condition sine qua non de leur succ�s et le pr�sident Uribe a ainsi trahi l'engagement de confidentialit� qu'il avait accord� � la France, la Suisse et l'Espagne...
Y a-t-il encore possibilit� d'ouvertures dans les n�gociations ?
M�lanie Delloye-Betancourt :
Depuis 4 ans, nous nous battons sur les 5 continents, suscitant des mouvements de sympathie aupr�s de milliers de personnes, �levant des comit�s de soutien avec tr�s peu de moyens. Pour m�diatiser le combat d'Ingrid Betancourt, il nous faut redoubler sans cesse d'id�es et de travail. Aujourd'hui, Ingrid Betancourt est plus connue au niveau international que le pr�sident de la Colombie lui-m�me. De toutes ses luttes, il nous reste la sensation d'avoir �t� flou�s dans nos actions par Alvaro Uribe et d'�tre manipul�s par les FARC.
Les seuls moyens de pression encore possibles sont politiques. La France, depuis l'enl�vement d'Ingrid Betancourt, r�clame � tue-t�te que sa demande soit prise en compte par le gouvernement colombien. Ce dernier, jusqu'� pr�sent, n'a pas respect� les paroles donn�es. Il n'h�site pas non plus � faire usage de la mauvaise foi. Ainsi lorsque les �missaires des trois pays se sont rendus dans le pays, avec l'accord pr�alable du gouvernement, ils ont �t� ensuite tax�s d'ing�rence par ce m�me gouvernement !
Que peut-on esp�rer de la visite du ministre fran�ais des Affaires �trang�res ?
M�lanie Delloye-Betancourt :
Il semble, aujourd'hui, que nous en sommes arriv�s � un point o� les parties colombienne et fran�aise souhaitent r�tablir de meilleures relations. Pour la lib�ration d'Ingrid Betancourt, la France b�n�ficie du soutien des chefs d'�tats europ�ens et de nombreux mouvements de sympathisants � travers le monde. La majorit� croissante de la population colombienne penche en faveur d'un accord humanitaire. Elle pressent qu'il symbolise un premier pas vers la paix, un premier geste de dialogues ou d'accord avec les militaires. Mais encore faut-il que le gouvernement colombien cesse de donner des promesses qu'il ne tient pas et que le gouvernement fran�ais ait suffisamment de cran pour prendre les mesures appropri�es en cas de parole bafou�e.
Au niveau de la politique ext�rieure, le pr�sident Uribe doit r�tablir sa cr�dibilit� en Europe, durement compromise. En 2003, lors de sa venue � Strasbourg, les trois-quarts de l'h�micycle europ�en portaient un foulard blanc. C'est le symbole en Colombie du deuil et de la paix. Lorsqu'il a pris la parole pour justifier ses combats contre les guerillas et la drogue, la plupart des d�put�s sont sortis � l'exception de quelques groupes d'extr�me droite... Le pr�sident Uribe a pu mesurer, pour la premi�re fois, le vide qui l'entourait face � sa politique paramilitariste et si peu d�mocratique... |
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