Dolu

Inscrit le: 06 D�c 2005 Messages: 121 Localisation: LEVALLOIS PERRET
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Post� le: Mer D�c 14, 2005 1:17 am Sujet du message: La Colombie vit un coup d'Etat permanent |
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Sale guerre - Alvaro Uribe a annonc� qu'il briguera, en mai prochain, un second mandat pr�sidentiel. Il se pr�sente d�sormais comme l'homme qui a d�sarm� les paramilitaires. Avec les ONG, Nicolas Joxe d�nonce une sinistre �farce� et parle d'enracinement de ces milices subordonn�es � l'arm�e.
C'est d�sormais officiel. Le pr�sident colombien briguera un second mandat lors des �lections de mai 2006. Pl�biscit� par les sondages, port� � bout de bras par Washington, Alvaro Uribe ne doute pas un instant de sa bonne �toile. N'a-t-il pas fait chuter les statistiques de la violence et repouss� la gu�rilla dans la jungle? Pour son nouveau mandat, celui qui se faisait appeler �Main dure� veut �tre porteur de paix. Sa politique de d�mobilisation des paramilitaires, appuy�e, depuis cet �t�, par une loi d'amnistie, en attesterait.
Ce tableau idyllique fait pourtant tousser plus d'un Colombien. A l'ombre du r�gime, loin des �crans TV, mouvements sociaux et ONG alertent a contrario sur la �paramilitarisation� en profondeur de la soci�t� colombienne. Loin de dispara�tre, les milices priv�es seraient en phase de recyclage. �Les paramilitaires ont pos� leurs uniformes et n'ont plus besoin d'op�rer des massacres de masse�, explique Nicolas Joxe. �Des menaces, voire leur seule pr�sence en civil suffisent � terroriser les g�neurs. Ils ont fait leurs preuves�, r�sume le reporter franco-colombien, sp�cialiste du ph�nom�ne paramilitaire.
N� dans l'Hexagone, Nicolas Joxe s'est install� � la fin des ann�es 1990 en Colombie. Pour Arte, il a couvert les n�gociations entre le gouvernement de l'�poque et les Forces arm�es r�volutionnaires de Colombie (FARC). Mais en 2003, lorsqu'il revient en Colombie apr�s un bref s�jour en France, c'est l'autre face moins connue de la guerre qu'il d�cide de fouiller : celle des milices d'extr�me droite. Cela donnera �Ils ont fait taire un homme�[1], un documentaire coup de poing de 58 minutes, dont une version raccourcie a �t� diffus�e sur Arte. Eclairage sur la face cach�e de la d�mocratie � la colombienne.
Le Courrier : Alvaro Uribe pr�sente ses n�gociations avec les paramilitaires et le recul de la gu�rilla comme preuve de sa volont� d'�tablir la paix par tous les moyens.
Nicolas Joxe : Ces �n�gociations de paix� sont une farce. Depuis 2002, l'Etat et les paramilitaires ont mis en sc�ne de pr�tendues �n�gociations�, faites de menaces de rupture et d'avanc�es. Ce simulacre de conflictualit� avait un double but: justifier l'impunit� dont b�n�ficient ces milices et les �concessions� de la part de l'Etat pour obtenir le d�p�t des armes. Au bout du compte, la loi de �justice et paix� vot�e en juin a permis d'institutionnaliser l'impunit� (lire ci-dessous).
Votre documentaire tend � d�montrer ces liens entre pouvoir politique et paramilitaires. De quelle nature sont-ils ?
� Il y a une complicit� active de l'Etat � les �paras� b�n�ficient de l'encadrement de l'arm�e � et une autre passive � leurs crimes ne sont presque jamais punis.
Pour bien comprendre ces m�canismes, il faut revenir aux origines des paramilitaires. Le premier groupe de ce type � appel� �Mort aux kidnappeurs� (MAS) � a �t� constitu� au tout d�but des ann�es 1980 dans la r�gion du Magdalena Medio. Il na�t d'une triple alliance contre la gu�rilla, r�unissant des grands propri�taires terriens (qui contr�lent le pouvoir politique local), des trafiquants de drogue qui ont investi leurs b�n�fices dans la terre et l'arm�e. Celle-ci avait d�j� recours � des escadrons de la mort pour faire le sale boulot, mais l� na�t au sein des forces arm�es l'id�e de constituer une structure parall�le clandestine permettant de combattre plus efficacement la contestation arm�e. D�s le d�part, ces groupes de mercenaires civils dits d'�autod�fense� s'attaquent �galement aux paysans accus�s d'�tre au service de la gu�rilla, et plus largement � toute forme de revendication sociale.
D'abord localis�, le ph�nom�ne va s'�tendre � l'ensemble du pays durant les ann�es 1990, sous l'impulsion de l'oligarchie �conomique et surtout de l'arm�e qui se trouve en position de faiblesse face aux FARC. A chaque implantation paramilitaire dans une nouvelle r�gion, l'arm�e a jou� le r�le d'�claireur, h�berg� et transport� les miliciens. Aujourd'hui, les Autod�fenses unies de Colombie (AUC) couvrent presque la totalit� du pays. Leurs effectifs sont pass�s de 3-4000 hommes � 20 000, selon certaines estimations. Ce que les FARC ont mis 50 ans � r�ussir, les AUC l'ont fait en quatre-cinq ans. Une expansion inimaginable sans la collaboration d'une partie de l'Etat!
Les groupes paramilitaires auraient permis une sorte de �containment� d'urgence des FARC.
� Absolument. L'action des AUC est d'autant plus efficace qu'elle est ill�gale. La strat�gie est connue: il s'agit d'isoler la subversion en la coupant de sa pr�tendue base sociale. La gu�rilla agit en petits groupes mobiles, elle a besoin de la population pour sa logistique. En perp�trant des massacres, en multipliant les atrocit�s sur la place publique, les paramilitaires poussent les paysans � s'enfuir. Lorsque l'on parle des plus de 3 millions de r�fugi�s internes en Colombie, c'est d'eux qu'il s'agit! Selon les organisations de d�fense des droits humains, les paramilitaires sont responsables de plus de 70% des violences commises dans le pays!
Cette strat�gie de terreur poss�de un second avantage: propri�taires terriens, mafieux et paramilitaires, qui souvent sont les m�mes, peuvent r�cup�rer les terres �abandonn�es�... On assiste � une contre-r�forme agraire qui fait des chefs �paras� des sortes de seigneurs f�odaux.
Simultan�ment � cette privatisation de la guerre, l'Etat, avec l'aide des USA, a entrepris une modernisation de l'arm�e. Gr�ce au Plan Colombie et en particulier aux h�licopt�res am�ricains, elle dispose aujourd'hui d'une r�elle force d'intervention dans tout le pays.
A-t-on des preuves quant � cette strat�gie centralis�e pour fomenter une contre-insurrection ill�gale ?
� On ne peut pas prouver qu'� telle date, une r�union au sommet a pris une telle d�cision. Obtenir l'organigramme de cette association mafieuse est impossible. Si m�me la justice colombienne n'enqu�te pas, comment le ferait un simple journaliste ou une ONG ? C'est extr�mement dangereux. Je n'ai pourtant pas le moindre doute qu'une telle r�union a eu lieu et que les Etats-Unis �taient au courant.
On a de nombreuses preuves partielles. On sait que les premiers paramilitaires ont �t� form�s par des anciens des services secrets isra�liens. On a aussi �tabli que des g�n�raux ont �t� impliqu�s dans des meurtres ou des massacres. Et on ne manque pas de t�moignages, notamment d'ex-militaires ou de policiers, sur l'h�bergement de �paras� dans des bataillons ou leur transport par l'arm�e vers des terrains � �nettoyer�.
Si l'arm�e dirige ces milices, comment expliquer qu'on recense des combats entre militaires et �paras�...
� Il y en a infiniment peu. On a assist� � des affrontements entre l'arm�e et certaines dissidences des AUC, avec le soutien de ces derniers! Le gouvernement affirme que 5-600 paramilitaires sont d�tenus dans les prisons du pays. Un capitaine de la police m'a expliqu� une arrestation � laquelle il a assist�: apr�s trois massacres commis dans sa r�gion, un g�n�ral de brigade �tait un peu sous pression. Les paramilitaires ont alors recrut� cinquante paysans. Un mois apr�s, l'arm�e leur tombait dessus et arr�tait ces cinquante malheureux!
Attention: cela ne veut pas dire que tout l'Etat est paramilitaris�! Il y a des policiers et des militaires qui tentent de faire honn�tement leur travail. Mais la plupart du temps, ils sont marginalis�s, menac�s, pouss�s � la d�mission ou � l'exil.
Comment expliquer que des chefs paramilitaires soient recherch�s par la justice, �tasunienne notamment ?
� Il faut comprendre que le paramilitarisme est d'essence mafieuse. Il s'est mis en place avec l'appui des cartels de Medellin et de Cali, eux-m�mes �tant en conflit avec la gu�rilla. Vingt ans plus tard, cette structure politico-militaire est le principal cartel de la drogue colombien ! Toutes les routes de la coca�ne en direction du Panama ou les voies maritimes sont sous leur contr�le. On parle souvent des liens de la gu�rilla avec le trafic de drogue. C'est vrai: elle contr�le des zones de culture de la coca et trafique � son �chelle. Mais c'est d�risoire par rapport � ce que font les paramilitaires! Tous les chefs des AUC qui �n�gocient� avec l'Etat sont en fait des narco-paramilitaires, des trafiquants qui, en se mettant au service de l'arm�e, ont acquis une l�gitimit� politique, la possibilit� d'avoir une amnistie et de travailler tranquillement.
C'est ce caract�re mafieux qui leur vaut d'�tre poursuivis en Colombie par des agents de la DEA (Force anti-drogue �tasunienne, ndlr). Ce qui ne veut pas dire que le Pentagone ou la CIA aient int�r�t � d�manteler une structure qu'ils ont suscit�e...
Le vrai enjeu des n�gociations serait donc l'impunit�.
� Avec la loi vot�e en juin, les paras ont obtenu ce qu'ils voulaient: la garantie qu'ils ne seront pas extrad�s. Au pire, ils seront condamn�s � deux-trois ans de �prison� qu'ils accompliront dans des fermes.
Mais l'amnistie va au-del�. Car les �paras� n'ont �t� que des ex�cutants. En refermant leurs dossiers, les commanditaires de deux d�cennies de crimes sont aussi blanchis. C'est une autoamnistie !
La d�mobilisation des �paras� peut-elle r�duire la violence contre les civils?
� C'est une vraie question. On peut malheureusement en douter. Lorsqu'un front de 200 hommes rend les armes, qu'est-ce qui prouve qu'en parall�le, on n'en recrute pas de nouveaux? Si l'Etat voulait combattre ce ph�nom�ne, il se serait attaqu� aux finances des paramilitaires. Or la structure mafieuse n'est aucunement attaqu�e par la loi d'amnistie. La seule chose dont on est s�r est que, m�me sans uniformes, les organisations paramilitaires continuent � exercer leur contr�le social par la terreur. Les �paras� sont recycl�s dans des �agences de s�curit� ou deviennent des indics int�gr�s � l'arm�e. Dans cette nouvelle phase, des blocs militaris�s ne sont plus aussi n�cessaires. Les menaces suffisent � dissuader ou � d�placer les g�neurs. Ils ont fait leurs preuves! Au besoin, des assassinats cibl�s seront camoufl�s comme relevant du droit commun.
Plusieurs pays sud-am�ricains ont connu un terrorisme d'Etat. Mais le niveau de violence atteint en Colombie en fait un cas unique. Pourquoi?
� Le ph�nom�ne y est profond�ment enracin�. Dans les autres pays, l'�limination des mouvements subversifs a �t� circonscrite dans des p�riodes relativement courtes. Apr�s un coup d'Etat, il y avait un bain de sang. Comme en Argentine o� 30 000 personnes ont �t� assassin�es en cinq-six ans. En Colombie, il n'y a pas eu de rupture l�gale. La guerre dure depuis cinquante ans, et la gu�rilla y est plus puissante qu'ailleurs. En fait, la Colombie vit un coup d'Etat permanent!
Ce pays vit dans une totale duplicit�. D'un c�t�, on a une fa�ade d�mocratique, un discours l�galiste, des libert�s formelles, une presse libre et une petite opposition l�gale. De l'autre, on assiste � une sale guerre extr�mement meurtri�re, o� la violence est un instrument banal de r�glement des conflits. Un syndicaliste vous g�ne? Passez un coup de fil aux paras, dites que c'est un rouge, et on vous en d�barrasse. Des indig�nes poss�dent des terres que vous convoitez? Assassinons leurs chefs, ils rejoindront les millions de d�plac�s...
Selon vous, comment peut-on sortir de cet engrenage?
� Il faut disqualifier la politique colombienne au niveau international, briser la caricature qui pr�sente un Etat faible attaqu� de toutes parts, une �d�mocratie contre le terrorisme�. La pression internationale doit forcer les autorit�s colombiennes � rompre avec les paramilitaires et � engager des n�gociations avec la gu�rilla. C'est la seule alternative � la voie militaire actuelle qui risque de prolonger la guerre encore cinquante ans.
[1]Cor�alis� avec Yves Junqua. Production: ISKRA, TV 10 Angers.
La Sixi�me division� a de beaux jours devant elle
S�v�res, les accusations port�es par Nicolas Joxe contre l'Etat colombien sont pourtant largement corrobor�es par les deux grandes organisations internationales des droits humains. En 2001, un document d'Human Right Watch consacr� aux paramilitaires �tait intitul� �la sixi�me division�, en r�f�rence � l'arm�e colombienne qui en compte � vous l'avez compris � officiellement cinq... Depuis rien n'a chang�. En ao�t dernier, l'ONG �tasunienne d�non�ait dans un nouveau rapport la �collusion du gouvernement� avec des organisations sens�ment clandestines et qui disposent aujourd'hui d'un �pouvoir incalculable�. Une puissance b�tie sur quatre piliers: une fortune consid�rable obtenue par la violence et la drogue, une grande influence politique locale et nationale, l'appui d'une partie des forces de s�curit� et l'impunit� judiciaire.
L'analyse est partag�e par Amnesty International. L'organisation britannique rejette en outre le discours triomphaliste du pr�sident Uribe. Car si le nombre d'homicides imput�s aux �paras� est bien en recul, les exactions commises directement par l'arm�e augmentent... Quant aux menaces et aux d�placements forc�s, ils demeurent �lev�s.
Autant dire que le processus de �d�mobilisation� des paramilitaires laisse Amnesty perplexe . L'ONG a donc d�cid� d'enqu�ter � Medellin, seconde ville du pays et bastion du redout� Bloc Cacique Nutibara, qui avait pris le contr�le des quartiers populaires avec l'aide de la police et de l'arm�e. Une fois la zone �nettoy�e�, 860 hommes du Bloc � les autres ayant �t� transf�r�s en province � participeront en direct � la TV � la premi�re c�r�monie de d�mobilisation issue du �processus de paix�. Or, selon les enqu�teurs d'Amnesty, nombre des pr�tendus miliciens �d�mobilis�s� �taient des figurants. Plus grave encore: non seulement les paramilitaires poursuivent aujourd'hui leur travail d'intimidation dans les quartiers, mais leur collaboration avec les forces de s�curit� a �t� renforc�e. Seule diff�rence, les �paras� se montrent plus discrets, camoufl�s derni�re des agences de s�curit� ou des bandes criminelles! Pour l'ONG, il est clair que �le paramilitarisme, � Medellin comme ailleurs, n'a pas �t� d�mantel�, seulement r�invent�. Une �parodie�, dont elle interroge le but r�el...
REP�RES
> Le conflit �clate en 1948 avec le meurtre du leader lib�ral (gauche) Jorge Eli�cer Gaitan.
> Fond�es en 1964, les FARC comptent plus de 17 000 hommes, l'Arm�e de lib�ration nationale (ELN) 4000. On leur impute des assassinats de civils mais dans une proportion au moins dix fois moindre que les �paras�.
> Depuis le d�but de la �tr�ve� en d�cembre 2002, les AUC auraient ex�cut� au moins 2300 civils. Pour la seule ann�e 2004, 287 000 Colombiens ont d� fuir leur domicile.
> En 2005, les USA ont d�pens� 629 millions de dollars pour soutenir l'arm�e. 800 militaires �tasuniens sont d�ploy�s en Colombie.
Le Courrier.ch _________________ Ludovic
Les vertus se perdent dans l'int�r�t
Comme les fleuves dans la mer.
De la Rochefoucaud
Derni�re �dition par Dolu le Sam D�c 24, 2005 2:59 pm; �dit� 2 fois |
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