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Agir pour Ingrid Betancourt

L'accord humanitaire maintenant pour libérer tous les otages en Colombie

L’intégralité du discours d’Ingrid Betancourt à l’ONU

Dernière édition : 14 septembre 2008

AgiravecIngrid - Paris/New-York - 13/09/08

Le Collectif Agir avec Ingrid vous propose de retrouver l’intégralité du discours d’Ingrid Betancourt, prononcé lors du premier Symposium sur le soutien aux victimes du terrorisme, organisé par l’ONU le mardi 9 septembre :

" Il y a tout juste deux mois j’étais enchaînée à un arbre. Mes bourreaux nous traitaient, moi et mes compagnons, sans compassion. Leur cruauté quotidienne nous montrait le pire dont l’homme est capable. Depuis le jour de ma libération, j’ai senti que le miracle d’être en vie et libre, me donnait une responsabilité vis-à-vis de ceux que j’ai laissé dans les profondeurs de la jungle, il y a exactement 69 jours. C’est pourquoi il est de mon devoir de parler pour eux, pour ceux qui ont perdu leur voix.

A ce moment précis, leur destin est incertain, personne ne peux prévoir le jour de leur libération. Chaque minute qui passe aggrave l’épreuve qu’ils vivent. Car lorsque vous êtes retenus en captivité, vous regardez seulement vers votre vie passée pour écourter vos jours de souffrance ; vous ne regardez pas vers le futur, car le futur ne vous appartient plus.

J’ai été extrêmement émue lorsque le Secrétaire Général des Nations Unis, Mr. Ban Ki-moon, m’a invité à me joindre à vous aujourd’hui. J’ai accepté son invitation sans hésitation, car, je sais profondément que je ne serai jamais vraiment libre tant que ceux que j’ai laissés derrière ne le seront pas aussi.

Je viens devant vous aujourd’hui avec beaucoup d’humilité, car je ne sais que trop bien que j’arrive les mains vides, chargée du poids de nombreuses questions, et de trop peuréponses. Néanmoins je partagerai avec vous mon expérience et mes pensées, avec l’espoir qu’ensemble nous pouvons travailler à mettre fin à la souffrance des victimes du terrorisme à travers le monde.

Quand vous êtes une victime du terrorisme, vous entrez dans un espace différent, une autre dimension. En un instant, vous perdez tout.

Pour une victime du terrorisme, le plus grand danger est d’être oubliée. Piégée dans un monde qui existe en dehors de la loi, un monde sans droit, sans protection, votre seul recours étant la résistance morale. Vous pouvez aussi trouver la force de résister si vous êtes soutenu par les voix de ceux qui sont « dehors », ceux qui se battent pour vous sauver.

Les familles portent la flamme et protège la victime contre cette si douloureuse « petite mort » qui consiste à être oublié. Leur engagement est vital. Nous devons supporter les femmes, maris, enfants, mères et pères des victimes. Nous devons être derrière eux, les soutenir, leur garantir la sécurité – cet impératif devant être au premier plan de toutes nos actions. Il est évident que lorsqu’un individu est sacrifié dans la machine du terrorisme, sa vie s’arrête, il ne peut plus agir ou être productif. Sa disparition a comme conséquence immédiate de laisser sa famille dans le besoin. Vous voyez, le drame du terrorisme est une pièce en plusieurs actes. Après le souffle soudain de la violence, vient la perte d’un domicile, la difficulté à obtenir des soins médicaux, l’interruption ou l’arrêt total de l’éducation des enfants, et finalement l’accumulation sans fin des dettes.

Il n’y a pas de plus grande souffrance pour un otage, déjà sujet à l’abus, au despotisme et à l’isolement, que de regarder, complètement impuissant, la désintégration de sa famille. Je crois qu’à l’intérieur de chacun de nous il existe la force de porter une croix, mais la souffrance que cause notre situation à ceux que nous aimons, est tout simplement insupportable.

Il est de notre devoir de reconnaître les victimes sous la Loi International et de créer pour eux un « Statut International ».

Premièrement, ce statut nous permettra de centraliser les informations que nous possédons sur chacune des victimes afin qu’à n’importe quel moment donné, nous puissions savoir qui ils sont et ce qu’ils endurent – informations que nous pouvons rendre disponibles, par exemple, sur un site web de l’ONU. Comme nous le savons tous, l’accès à l’information est stratégique. Trop d’Etats totalitaires cachent la réalité des victimes de leur terrorisme dans leur pays afin de ne pas en être responsable devant le monde. La centralisation de données à un niveau mondial montrera qu’une pression significative peut être exercée au nom des victimes. Exposer au monde la réalité de leurs épreuves est le meilleur moyen de lutter contre l’indifférence et l’abandon.

Deuxièmement, si une personne est officiellement reconnue comme une “victime du terrorisme” par les Nations Unies, elle pourrait bénéficier du soutien d’un Etat, d’une ville, d’une organisation, qui suivra son cas et soutiendra sa famille. Chaque pays membre des Nations Unis serait à même de développer une législation pour protéger les familles et agiter les consciences.

Quand j’étais dans la jungle, j’avais un visage et j’avais un nom. Je demande maintenant que nous fassions la même chose pour ceux qui sont restés derrière. Je n’aurai jamais la possibilité de remercier assez les milliers de personne qui ont manifesté en mon nom pour demander ma libération et celle de mes compagnons de captivité. Ils m’ont donné ce visage et ce nom. Ces gens ont fait de nous – les victimes – une part de leur vie quotidienne, inventant sans cesse des moyens de lutter contre l’apathie et la résignation. Ils se sont engagés dans une tâche ingrate et difficile ; ils ont œuvré comme des fourmis dans le plus âpres des déserts : celui de l’indifférence.

Si j’ai survécu, c’est grâce à eux. Dans le désespoir de la captivité, je me suis levée chaque matin à 4h00 pour écouter, sur ma vieille radio abîmée, ma mère qui m’envoyait des messages. A travers ce que je pouvais glaner, j’ai commencé à réaliser les incroyables efforts entrepris en notre nom par de parfaits inconnus. Créer un statut officiel pour les victimes du terrorisme aidera à multiplier les efforts de ceux qui, par leur altruisme et leur générosité, veulent aider les autres. Ce sera aussi une façon de rassurer les milliers de victimes anonymes sur le fait qu’elles appartiennent toujours au monde des humains, et que leurs familles ont le droit de s’exprimer et le droit d’être entendues.

Car ce droit d’expression n’est pas toujours facile à assurer. Les victimes du terrorisme tombent souvent dans une catégorie complexe, leur lutte n’est pas toujours « politiquement correcte ».

Puisque l’action terroriste cherche toujours à se masquer derrière des justifications politiques ou religieuses, se battre pour les victimes signifie – de facto – choisir un camp. Cela revient à être éjecté du confort de la zone de neutralité pour s’engager dans une lutte accablante qui nous dépasse, de telle sorte qu’on ne peut ni la comprendre ou la contrôler. Nous devons trouver un moyen de préserver l’indépendance de ceux qui luttent, de les protéger contre l’opportunisme religieux et/ou partisan et du fanatisme.

Donner une tribune aux familles, c’est lancer une véritable corde de vie aux captifs. Ici, le rôle des médias est crucial. En appelant à une réflexion mondiale sur notre responsabilité envers les victimes, nous tirons aussi un signal d’alarme vis-à-vis des médias. Il est urgent que les médias reconnaissent non seulement leur pouvoir de mobilisation, mais aussi le réel impact qu’ils ont lorsqu’il s’agit de sauver des vies individuelles.

Cela soulève bien entendu une question fondamentale : l’exposition médiatique d’une victime est-elle une bonne ou une mauvaise chose ? Ma réponse sur ce point est sans équivoque : la couverture médiatique est absolument essentielle. En effet, certaines personnes pensent que parler des victimes revient à donner un coup de main aux terroristes, à « jouer leur jeux », en donnant du poids et de la légitimité à leurs demandes. C’est probablement vrai jusqu’à un certain point. Mais ce n’est pas ce qui importe réellement. Les terroristes, par les méthodes d’action qu’ils ont choisies, sont déjà sous les projecteurs des médias.

Cependant, il est essentiel de créer des conditions qui rendraient la mort d’un être humain extrêmement coûteuse pour les terroristes. S’il n’y a pas de mobilisation, la victime est condamnée à venir augmenter les statistiques, à n’être qu’une unité dans le sinistre compte des « pertes et profits ». Alors que parler des victimes, leur donner un visage, une identité, réduit la passivité des populations – leur résignation implicite – envers les crimes des terroristes. De même, mobiliser les populations en faveur des victimes réduit la tentation des terroristes à ordonner des exécutions sommaires, à faire preuve de négligence ou à avoir la gâchette facile.

Dans cette perspective, le rôle de l’Etat est crucial. Soit il protège les victimes et cherche à favoriser leur survie, soit il entre lui aussi dans le jeu des nombres. Aujourd’hui nous devrions envoyer un message clair aux chefs d’Etats du monde entier : « Choisissez toujours la vie d’un être humain – devant toutes autres considérations – car c’est la pierre angulaire de notre civilisation – c’est notre principe fondateur – et il doit être au cœur de chacune de vos décisions quotidiennes ».

Il est clair que nos chefs d’Etat n’ont pas la capacité d’agir partout, à chaque moment. C’est pourquoi nous ne devons pas attendre les bras croisés que nos gouvernements agissent en notre nom. Nous avons tous un devoir. Nous avons tous, à un moment de nos vies, l’opportunité d’aider quelqu’un. Rappelons-nous que où que nous soyons, si nous pouvons faire une différence, même pour un seul être humain, alors nous avons déjà commencé à changer le monde.

Dans cette guerre contre le terrorisme, fléau de notre génération, tous ceux d’entre nous qui protègent les victimes sont confrontés au même dilemme : faut-il choisir d’agir par la force, ou faut-il donner la priorité à la négociation. Il n’y pas de réponse simple. Mais heureusement il existe une règle pour nous guider : fonder nos actions non pas sur des intérêts, mais sur des valeurs.

Ce qui s’applique à nous en tant que citoyens, s’applique – tout autant – à nos gouvernements. Et il y a une valeur à laquelle nous ne pouvons renoncer sans nous trahir nous même : cette valeur, c’est la liberté. Devant le terrorisme, cet impératif absolu doit se traduire par un cadre conceptuel précis : personne ne peut-être sacrifié sur l’autel de l’Intérêt de l’Etat.

Si la vie et la liberté d’un être humain recquiert l’ouverture d’un dialogue alors nous devons entrer en dialogue – même si c’est avec des terroristes. Je sais que cela peut paraître contre-intuitif dans le monde d’aujourd’hui. Mais la vie n’a pas de prix. On ne peut pas attendre des victimes qu’elles portent sur leurs épaules le poids de la guerre contre les terroristes. Ce sont les terroristes qui doivent porter le poids de leurs crimes.

Ce n’est pas en refusant le dialogue que nous parviendrons à dissuader les terroristes. C’est plutôt en faisant de leur envoi en justice une responsabilité internationale que nous réussirons à les miner. Ainsi, il doit être clair et net que le dialogue et/ ou les négociations, ne peuvent pas être un passeport pour l’impunité.

Enfin, il y a une question… qui, je dois l’admettre, me hante : combien de temps encore allons-nous nous voiler la face sur le fait que le terrorisme est une entreprise lucrative qui enrichie de nombreuses personnes dans le monde ? Comment pouvons-nous continuer d‘ignorer le lien structurel évident entre le terrorisme et le trafic de drogue, entre le terrorisme et le trafic d’armes, entre le terrorisme, la prostitution et le trafic humain, entre le terrorisme et la corruption des gouvernements ? Vous me direz que cela ne concerne pas directement les victimes. Mais à chaque fois que nous intervenons dans le financement du terrorisme, nous diminuons son pouvoir à faire du mal et davantage de victimes. Je crois qu’au-delà du soutien aux victimes, nous devrions travailler dur à faire en sorte qu’il n’y ait plus d’autres victimes à l’avenir.

Que nous le voulions ou non, il sera un jour nécessaire de faire la lumière sur toutes les décisions “politiquement correctes” que nous prenons quotidiennement, des décisions parées de droiture, mais qui en réalité, ne font que favoriser les agissements cachés des réseaux terroristes.

Mr. Ban Ki-Moon, je vous encourage à ouvrir ce débat, le monde en a affreusement besoin.

C’est pour cette raison que je suis venue de façon très urgente devant vous aujourd’hui. Je suis certaine que nous pouvons faire plus pour aider. Nous ne devons jamais accepter que le silence devienne une stratégie pour faire face à la situation critique des victimes du terrorisme. Nous devons fournir une réponse aujourd’hui, maintenant, immédiatement.

L’antidote de cette cruelle impasse est l’action. Le destin des victimes du terrorisme se place au dessus de toute affaire politique. S’il n’y a pas de volonté politique, il n’y a rien. L’existence de cette volonté dépendra de notre capacité à récompenser ces leaders qui sont prêts à risquer leur popularité et payer, du fait de leurs actions, un prix politique.

Les débats et les réflexions qui commencent aujourd’hui doivent nous permettre d’ouvrir la voie vers un monde meilleur, un monde où le courage de ceux qui sont libres et ont le pouvoir d’agir, peut répondre à l’appel silencieux de ceux qui souffrent.

Au nom de ceux qui sont toujours enchaînés, je vous implore aujourd’hui d’écouter votre cœur, de ne pas oublier que notre monde a un grand besoin de compassion, de tendresse et de générosité. Nous devons confronter la haine et la barbarie du terrorisme aux valeurs suprêmes de l’Humanisme et de l’Amour. La réponse à la dévastation et au désespoir causés par le terrorisme est à trouver, non pas dans les abysses de la violence et de la revanche, mais dans les trésors de l’âme humaine."

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